Un mois après les élections présidentielles au Cameroun, la vie commence à reprendre son cours normal dans la ville de Douala, malgré la forte présence policière. Les élections du 12 octobre ont donné la victoire au président Paul Biya, 92 ans, avec 53,66% des voix, contre 35,19% à l’opposant Issa Tchiroma Bakary.
Mais la tension persiste. Après les heurts qui ont suivi l’annonce des résultats, avec des morts et des destructions de biens, l’opposition dénonce des persécutions. Plusieurs partisans de Tchiroma restent détenus à Yaoundé.
L’analyste et militante des droits civiques Henriette Ekwe prévient que « le régime a peur d’une révolte et cette révolte est née du mécontentement populaire. Le président sait comment naissent les rébellions ».
Pendant ce temps, Tchiroma, qui conteste les résultats, aura formé un « gouvernement parallèle » et désigné comme porte-parole Alice Nkom, dont « le président légitime de la République est Bakary Tchiroma ».
L’opposition reste sous pression
Dans la rue, la population vit entre résignation et frustration. L’expert Aimé Sadou éveille des soupçons sur le calme relatif qui règne dans le pays. « Est-ce que ce calme est la vraie paix ou le calme avant la tempête ? Les gens se sentent prisonniers des politiciens », dit-il.
Raymond Barre Mekamba, jeune membre du parti RDPC au pouvoir, estime que « l’heure n’est pas à davantage de troubles. Nous regardons vers l’avenir, vers les prochaines élections législatives et municipales. Il faut se préparer sereinement pour qu’elles soient un succès ».
Le gouvernement promet des mesures pour apaiser les tensions, mais l’opposition insiste sur le fait qu’il y a eu fraude. Pour l’instant, les forces de sécurité ont prolongé les restrictions de 30 jours supplémentaires.
Tchiroma opère sous terre
Dans ce contexte, Issa Tchiroma Bakary, leader du FSNC et ancien allié politique du président Biya, va former un gouvernement parallèle à l’actuelle administration de Yaoundé. Apparemment caché, il a signé un décret en tant que « Président élu de la République du Cameroun » et a nommé Alice Nkom comme porte-parole.
Pour Nkom, Tchiroma Bakary est le président légitime du pays. « Il a gagné ces élections, il a gagné les élections populaires. C’est pourquoi je le reconnais comme le président légitime de la République », a-t-il déclaré dans une interview à la DW.
Bien que le Conseil constitutionnel ait déclaré Paul Biya vainqueur des élections du 12 octobre, Nkom rejette cette décision : « C’est son conseil. Mon conseil va au peuple camerounais, pas à celui qui manipule les votes à travers les commissions. »
Selon Nkom, le Conseil constitutionnel cache la vérité. Tchiroma aurait en sa possession tous les protocoles électoraux qui prouveraient sa victoire et le soutien populaire. On ne sait pas où se trouve le chef de l’opposition, a déclaré Nkom.
En attendant les instructions et les messages de Tchiroma à la population, l’ambiance dans le pays est morose. Certains Camerounais se sont résignés à l’idée que Paul Biya restera au pouvoir encore sept ans. D’autres restent sceptiques, voire en colère. Issa Tchiroma Bakary aurait-il reculé pour revenir avec plus de force ?
Le calme avant la tempête ?
Un mois après les élections présidentielles, les mesures d’ordre et de sécurité renforcées par les forces de défense nationale n’ont toujours pas été levées. Au contraire : elles ont été prolongées de 30 jours supplémentaires, à compter du 11 novembre.
Le chef de l’opposition Issa Tchiroma Bakary avait déjà lancé un ultimatum de 48 heures au gouvernement de Yaoundé pour libérer toutes les personnes détenues lors des manifestations post-électorales. Sur les réseaux sociaux, certains prétendent qu’il se trouve à Yola, au nord du Nigeria ; d’autres sources affirment qu’il s’est réfugié en Gambie.
Parallèlement, le ministre de l’Administration territoriale, connu pour sa position radicale contre l’opposition, a lancé ces derniers jours une soi-disant « mission de pacification » à travers le pays. Dans certaines villes, des prisonniers ont été libérés.
Pour Armand Belinga, leader local du parti gouvernemental de Paul Biya, cette période post-électorale démontre la maturité politique de la population. « Ce mois-ci a montré la maturité d’une partie de la population qui, malgré ses frustrations, a choisi le dialogue plutôt que l’affrontement. Les prochains jours seront décisifs », estime Belinga.
Selon le dirigeant, les mesures et initiatives politiques devraient apaiser les tensions. Le gouvernement devra tendre la main à tous les acteurs, tandis que l’opposition devra assumer pleinement son rôle en faveur de la République. La société civile doit continuer à promouvoir la paix et la cohésion sociale.
Frustration face aux allégations de vol électoral
« Un mois après les élections, les Camerounais semblent mécontents car ils estiment que leur victoire leur a été volée. Ils attendent des mesures concrètes de la part du gouvernement dans les domaines social, judiciaire et économique, même si certains considèrent que le gouvernement ou le président sont illégitimes », affirme Belinga.
Depuis que Paul Biya a pris ses fonctions le 27 octobre, les membres du gouvernement ont publié plusieurs décrets et notes de service annonçant des mesures visant à améliorer le commerce intérieur, l’industrie textile, l’enseignement supérieur et d’autres secteurs économiques.
Certains observateurs estiment qu’il s’agit là de la mise en œuvre concrète de la soi-disant politique de grandeur et d’espoir pour le nouveau septennat du président Biya. D’autres, cependant, considèrent qu’il s’agit simplement d’une tactique dilatoire.
De l’avis de ces derniers, un véritable changement du système passe par une réforme profonde de l’État et des entreprises publiques.
